Lorsqu’on sonna à sa porte, Léonie Després était aux antipodes de l’affaire Fairise. Elle tentait de régler un problème domestique délicat : ouvrir son
lave-vaisselle qui refusait obstinément d’obtempérer. Elle ouvrit sur Cyprien Antinace accompagné d’un acolyte.
- Madame Després,
j’aurais quelques questions à vous poser.
- Et bien, entrez, dit
elle résignée.
Ils restèrent debout dans le couloir et elle dut insister pour les faire asseoir.
- Si je vous parle de
Nathan Messager, ce nom vous dit quelque chose ?
Léonie sentit son taux d’adrénaline monter en flèche et elle s’octroya trois secondes avant de répondre.
- Oui, bien sûr.
Pourquoi ?
- Nous le recherchons,
dans le cadre de l’enquête sur la mort de votre amie. Et apparemment, nous ne sommes pas les seuls d’après ce que nous a dit sa sœur…
Léonie sentit le piège se refermer, elle avait voulu faire cavalier seul dans cette histoire pour éviter les dégâts éventuels mais elle avait sous-estimé les
services de police qui avaient du surveiller ses allers et venues.
- Nous comprenons que
vous soyez révoltée mais faire justice soit même n’a jamais été une solution.
- Ce n’était pas mon
intention, je voulais savoir… Enfin je me demandais si Alicia était toujours en contact avec lui et j’ai pensé qu’il aurait pu nous mettre sur une piste.
Cyprien eut une moue dubitative.
- Y a t-il d’autres
éléments que vous nous auriez tus ?
- Non, dit
Léonie.
- Enfin, sachez pour
votre gouverne que nous avons retrouvé Nathan Messager. Il n’était pas bien loin de là où vous l’avez cherché.
- Sybille vous a
parlé ? dit un peu rapidement Léonie.
- Nos moyens de
persuasion sont plus efficaces que les vôtres, Madame, dit Cyprien avec un sourire ironique.
- Et
alors ?
- Il est en garde à
vue. Nous l’avons retracé grâce à son portable et par là même nous avons eu accès à tous les appels qu’il a pu passer. Il a appelé Alicia Fairise le soir même de sa disparition et d’autres appels
ont été listés.
Il marqua un temps d’arrêt, surveillant les réactions de la conseillère municipale. Léonie était ébahie et ne savait plus quoi penser.
- Vous semblez
surprise ?
- Un peu que je le
suis ! Je pensais qu’Alicia n’avait plus de contact avec lui depuis trois années !
- Votre amie savait
garder des secrets apparemment, vous l’avez sous-estimée.
En les raccompagnant, Léonie pensa confusément que sa naïveté la perdrait. Mais la nouvelle de la garde à vue de Nathan la troublait plus que le silence
d’Alicia, elle imaginait mal l’homme en serial killer et la perspective d’une erreur judiciaire lui glaçait les os. Elle s’en voulut d’être aussi soucieuse de son cas : il leur avait tourné
le dos sans dire un mot alors qu’ils étaient très liés et Léonie avait la rancune tenace. Enfin, elle essayait, mais parfois son cœur, plus gros que son entêtement, lui faisait prendre un tout
autre chemin. Elle se rendit chez Gisèle Carmi pour soulager ses inquiétudes. Mais la pauvre femme était préoccupée par l’état de sa fille qui, bien que stable, l’angoissait beaucoup.
- Nathan
Messager ? s’étonna celle-ci. Tu plaisantes j’espère ? Pourquoi diable aurait-il fait du mal à Alicia ? Ils s’entendaient comme larrons en foire, c’est quoi cette nouvelle
ineptie ?
Léonie soupira et répéta à son amie les paroles du policier.
- En garde à
vue ? Mais ils sont complètement cinglés ??? Ce n’est pas parce qu’on part du jour au lendemain sans plus donner de nouvelles à personne qu’on est présumé
coupable ???
Léonie sentit que compliquer les chose serait inutile et elle choisit d’hausser les épaules en signe d’impuissance.
- Je vais te dire,
Léonie. On me conseille d’hospitaliser ma fille dans un établissement psy, le petit Delong ressemble à un zombie et je trouve souvent Lucy Mayeur devant ma porte. Alors si tout le monde devient
fou à Garance, moi je prends mes filles sous le bras et je pars trois mois à l’autre bout du monde jusqu’à ce que tout ça se calme !
- Je ferais bien comme
toi mais il n’y a pas encore de soldes sur les billets d’avion pour l’Australie, répondit son amie avec un humour qui détendit l’atmosphère survolté.
Les deux femmes levèrent la tête en entendant des pas dans l’escalier, Satine descendait. Elle était pâle et un peu amaigrie. Elle embrassa Léonie et alla se
servir un verre de jus d’orange. Des coups à la porte les firent toutes les trois sursauter. Gisèle ouvrit sur Cyprien.
- Ma parole mais vous
me filez ? Ne put s’empêcher de dire Léonie.
- Non Madame, dit
Cyprien en saluant Gisèle. Je venais juste vous demander Madame Carmi de bien vouloir passer à la gendarmerie demain dans la matinée. Nous avons arrêté un suspect.
- Je suis au courant,
dit Gisèle en croisant les bras. Vous êtes fada ? Pourquoi aller chercher un type qui n’a pas mis les pieds à Garance depuis toutes ses années ?
- C’est le secret de
l’instruction, Madame.
- Vous allez le garder
longtemps ? demanda Léonie.
- Le temps qu’il
faudra pour l’interroger.
Il prit congé et Gisèle secoua la tête d’un air effaré.
- De qui il parlait,
Maman ? demanda Satine.
- De Nathan Messager,
tu ne l’as pas connu je crois.
- Je ne m’en souviens
pas…répondit la jeune fille et elle remonta dans sa chambre.
Charlotte s’était rendue à l’invitation de Cyprien à la gendarmerie. Il souhaitait l’interroger sur Nathan Messager. Elle n’avait pas grand chose à dire
sinon des banalités.
- Il n’a aucun alibi
pour la nuit où Alicia Fairise est morte, je pense que nous allons prolonger la garde à vue et le transférer à la maison d’arrêt ce matin.
La jeune maire le regarda avec étonnement. N’était-on pas présumé innocent avant de se voir incarcérer ?
- Je ne le sens pas,
le gaillard, si tu vois ce que je veux dire, dit il sur un ton plus familier. Il ne fait aucune réponse franche et il s’entête à répéter toujours la même chose. Je veux juste lui faire un peu
peur, ça lui rafraîchira peut-être un peu la mémoire.
- Soit, c’est toi la
Justice, dit Charlotte, pas vraiment convaincue.
- Je te prie de
m’excuser un instant, le fourgon vient d’arriver pour le transfert. Tu veux le voir ?
- Non, je ne préfère
pas… dit Charlotte prise d’un sentiment de malaise. Elle ne voulait pas en rajouter à l’humiliation de Nathan. Elle ne pensa qu’après le départ du Capitaine Antinace qu’elle aurait pu aussi lui
témoigner, sinon du soutien, du moins ses doutes sur sa culpabilité.
Elle ramassa son sac sur la chaise du bureau et s’apprêtait à sortir dans le hall d’accueil lorsqu’une explosion fit trembler les fenêtres, un souffle d'air
brûlant entra par la porte ouverte et quelques cris résonnèrent à l'extérieur. Aussitôt, le gendarme de service se précipita dehors. Médusés, Charlotte et lui virent le fourgon en flammes sur le
parking de la gendarmerie.
- Merde, mais qu’est
ce qui s’est passé ??? dit Cyprien en sortant du bâtiment comme un diable de sa boîte. Il allait faire sortir Nathan Messager lorsque le souffle de l’explosion retentissant à
l’extérieur lui avait fait changer d’avis.
Des badauds
commençaient à s’agglutiner sur le trottoir d’en face. Les flammes et une épaisse fumée noire furent maîtrisées par trois lieutenants armés d’extincteurs. Lorsque tout danger fut écarté, Charlotte
fut invitée à rentrer chez elle et à prévenir Gisèle Carmi que son entretien était ajourné. Elle rejoignit sa voiture à quelques mètres de là, troublée par cet événement jugé inexplicable. Elle ne
remarqua pas Ari Delong et Satine Carmi qui, rentrant du lycée, regardaient comme subjugués, la carcasse qui restait du fourgon de transfert des
prisonniers.
Plume