Le petit village de Garance était niché au fond d’une vallée tranquille au bord du Rhône. C’était un village sans histoire dont la vie était rythmée par les heures sonnées au clocher, les cris des enfants dans la cour de l’école et le passage du facteur et du boulanger. Il ne s’était jamais rien passé d’extraordinaire et le calme tout relatif qui règne dans les petites communes rurales n’était troublé que par les commérages habituels sans grande envergure.
Léonie Déprés se retourna dans son lit, 2 heures du matin venaient de sonner et elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. D’un commun accord avec Charlotte Magani, le maire du village, elles avaient décidé d’attendre au lendemain matin pour avertir les autorités de la disparition étrange d’Alicia Fairise. Mais, Léonie avait usé la touche rappel de son portable jusqu’à épuisement de la batterie sans succès, espérant entendre la voix de son amie qui la rassurerait sur son état. Elle se retourna une nouvelle fois en soupirant et jeta un œil sur son mari qui dormait du sommeil du juste à ses côtés. Mais où Alicia pouvait-elle être passée ?
A Garance, quelqu’un ne dormait pas non plus et regardait par la fenêtre de sa petite maison le ciel étoilé d’un printemps précoce. Lucie Mayeur venait de fêter ses 85 ans et ce qu’elle voyait dans le ciel ce jour là, ne lui plaisait guère. Lucie avait la réputation d’être un peu sorcière, elle préparait des décoctions qui guérissaient les enfants des piqûres d’insectes l’été et des cataplasmes qui calmaient leurs bronchites l’hiver. Mais surtout, elle avait le don de voir à travers les gens, il lui arrivait parfois de croiser des villageois et de les regarder d’un air courroucé en proférant des menaces selon ce qu’elle sentait à ce moment là. Elle avait félicité une jeune femme pour son prochain bébé alors que celle-ci ne savait pas encore qu’elle était enceinte, elle les connaissait presque tous, ces mécréants, dont certains qu’elle avait mis au monde et certains d’entre eux la fuyaient même redoutant ses prophéties qui se révélaient souvent justes. Le curé du village, lui-même, voyait comme un mauvais signe la visite de Lucie à l’église car celle-ci n’y allait jamais mais, lorsqu’elle franchissait la porte de ce lieu sacré, il savait qu’elle venait en découdre avec Dieu d’un présage dont elle venait d’avoir conscience. Du fond de la sacristie, il reconnaissait son pas traînant et se faisait tout petit derrière les encensoirs. Il l’entendait parler tout haut et s’adresser à une statue de la Vierge sans comprendre un traître mot de ce qu’elle disait. A son arrivée à Garance, il y avait quelques années de cela, il avait bien essayé de la contraindre au silence consacré dans ce lieu de prières mais elle l’avait superbement ignoré et continuait son monologue à haute voix lorsqu’elle sentait arriver l’orage. Elle ouvrit la fenêtre, laissant entrer trois de ses chats qui n’attendaient que cela pour venir se remplir le ventre et pensa qu’elle irait à l’église dès le jour levé.
Et quand le jour se leva, Léonie sauta de son lit, délivrée de la nuit, elle pouvait vaquer à ses occupations et matraquer à nouveau le téléphone pour vérifier qu’Alicia ne répondait toujours pas. Elle attendit 6 heures à la table du petit déjeuner et Thomas fut surpris de la trouver déjà là.
- Tu es tombée du lit ?
- Il faut appeler la police, Tom, je suis trop inquiète pour Alicia.
Le Lieutenant Cyprien Antinace de la gendarmerie de la petite ville voisine ne s’attendait pas vraiment à passer une journée compliquée lorsqu’il entra à la brigade ce matin là. Le monde rural était relativement calme et rien ne troublait vraiment la quiétude habituelle. Premier au bureau, comme tout bon chef qui se respecte, il se servait une tasse de café bien serré lorsque le téléphone sonna, l’afficheur indiquait Charlotte Magani, Maire de Garance. Il la connaissait bien, ils avaient usé les bancs de l’école ensemble, c’est pour cette raison qu’il se permit de dire avec bonhomie :
- Eh bien Madame le Maire, tu es drôlement matinale ! Garance est à feu et à sang ou bien ?
Il fronça les sourcils en entendant le discours de son ancienne copine de classe.
- Comment ça disparue ? Tu en es certaine ?
Elle en était certaine, elle savait qu’Alicia ne serait pas partie sans prévenir, qu’elle aurait donné des justifications pour son travail. Ca ne lui ressemblait pas de se volatiliser sans explications.
- Bon, j’envoie une équipe chez toi. Vous avez vérifié le ruisseau ?
- Franchement Cyprien ! Dans 50 centimètres d’eau, crois-tu qu’on serait passé à coté ?
Il comprit que l’heure n’était pas à la plaisanterie, visiblement Charlotte était vraiment soucieuse. Il raccrocha en ajustant ses galons sur son épaule, finalement la journée n’allait pas ressembler aux autres…