Lorsque la brigade de gendarmerie débarqua à Garance, tout le monde fut sur le qui vive. Il se passait quelque chose ! Cyprien se rendit chez Charlotte Magani. Celle-ci lui résuma la situation depuis la veille au soir, il demanda qui avait vu Alicia pour la dernière fois et elle nomma Léonie. Celle-ci rentrait de son travail lorsqu’il sonna chez elle. Elle était soucieuse et fatiguée mais répondit à ses questions de bonne grâce. Elle avait exploré toutes les pistes possibles, avait interrogé les plus proches amis d’Alicia mais en vain. Non, elle ne lui connaissait pas de pensées suicidaires, ni d’antécédents de fugues. Alicia avait son travail très à cœur et n’avait plus l’âge des coups de tête d’adolescentes.
Lorsque Cyprien évoqua l’éventualité de draguer le Rhône, Léonie pâlit mais ne dit rien.
- Vous savez si elle sait nager ?
- Absolument, elle sait !
Il envoya une équipe inspecter la maison d’Alicia et demanda à Léonie si elle acceptait d’être témoin de la fouille afin d’avoir un garant de sécurité. Lorsque Lucy Mayeur vit passer l’estafette devant chez elle, elle se signa et comprit que ses insomnies de la veille commençaient à se justifier. Elle prit son bâton de marche sur lequel elle s’appuyait pour arpenter les rues du village et se rendit tout droit au cimetière. Satine la vit passer et releva la tête de ses devoirs. Elle abandonna son livre d’histoire pour se précipiter à l’extérieur.
- Lucy, Lucy attends-moi !
La vieille femme entendit les cris de la jeune adolescente mais ne ralentit pas le pas pour autant. Celle-ci arriva à sa hauteur en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire.
- Lucy, tu avais promis ! Tu ne m’as pas donné la réponse pour…
- Tu es trop impatiente ma jolie, répondit celle-ci en continuant sa route. Je t’ai déjà dit que si ton père savait que tu viens me trouver, il serait dans une colère noire.
- Lucy !!! s’impatienta Satine. Tu avais promis ! Tu avais promis ! répéta t-elle et les larmes lui vinrent aux yeux.
L’octogénaire fit la sourde oreille et continua son chemin. Satine avait un instant ralenti mais se décida à la suivre à bonne distance. Malgré son grand âge, Lucy Mayeur avait l’ouïe très fine et elle entendit ses pas sur le gravier des allées du cimetière. Elle se retourna pour la forme mais ne vit personne, la jeune fille s’était cachée derrière les troènes touffus. Elle sourit en douce et se tourna vers le monument qu’elle venait visiter. En s’approchant de la tombe, elle remarqua un nouveau bouquet de roses roses dont l’extrémité des pétales semblait avoir été trempés dans de l’encre noire qui avait dessiné des coulées sur la couleur pastel diaphane. Elle n’avait jamais vu des fleurs de ce genre. En se penchant malgré son dos douloureux, elle vit que c’était bel et bien de l’encre qui semblait encore fraîche car elle tâcha ses doigts.
- Emilien, mon grand, dit-elle tout haut, oubliant qu’elle était observée et écoutée. Il se passe des drôles de choses depuis ton départ. Allez, dis-le-moi, elle est venue te voir la P'tite, c’est ça ? Qu’est ce qu’elle t’a dit ?
Toutes les femmes du village en deça de 50 ans étaient des jeunettes pour Lucy et elle les nommait « Gamine » ou « Môme » avec une aisance qui amusait les principales intéressées.
Ajustant ses lunettes, Lucy Mayeur fit le tour du monument mais ne remarqua pas un morceau de papier qui s’était pris dans les branches d’un petit arbuste.
- Il faut que tu m’aides, dit-elle à nouveau en pointant le bout de sa canne vers la tombe. Qui a mis ses fleurs ici ? Hein ? Hein ?
Satine, cachée dans l’ombre des haies, avait le cœur qui battait. Voir cette vieille femme s’adresser à un mort avec autant de conviction lui donnait des fourmillements dans les bras. Elle savait pertinemment que Lucy Mayeur était loin de perdre la tête et lorsqu’un chat se faufila sous les troènes en courant, elle sursauta.
- Mon petit Emilien, reprit Lucy alors que Satine se remettait à peine de ses émotions dues à une imagination galopante. Tu es parti avec un secret, je l’ai vue la P'tite à la cérémonie. Je sais que tu gardes tout pour toi mais là, je crois que je vais avoir besoin de toi. Alors ?
Satine semblait halluciner. Elle crut même entendre la colère monter dans la voix de la vieille femme car les réponses ne venaient pas. Son cœur battit plus fort encore dans sa poitrine. Elle se pencha, vit Lucy baisser la tête et psalmodier des propos inaudibles, puis elle entendit distinctement.
- Merci Emilien, je vais tâcher de m’en contenter…
L’adolescente s’enfuit vers le village avant de croiser le regard de la vieille. Son émotion était telle qu’elle se confia à la première personne qu’elle rencontra sur son chemin, une camarade de classe qui lui demanda ce qu’elle avait à courir comme si le diable la poursuivait. Elle raconta ce qu’elle avait vu et son amie éclata de rire :
- La vieille Lucy est fin folle ! Tu ne vas pas croire à ses âneries ! Elle parle tout le temps toute seule, ça l’occupe qu’est ce que tu veux !
Reprenant son souffle, Satine fut dédouanée de tout commentaire et accepta d’aller se promener avec sa camarade de jeu. Satine était la fille du plus gros exploitant agricole du village. Elle était appréciée de tous pour sa gentillesse et sa discrétion. Ses parents lui accordaient une très grande autonomie, trop occupés à tenir la ferme. Elle retrouva des jeux de son âge avec sa bande de copains mais l’épisode du cimetière resta dans sa mémoire.