Lorsque Cyprien Antinace entra dans le laboratoire du médecin légiste, un frisson lui parcourut la nuque. Il ne faisait aucune concession avec la mort et encore moins avec celle de victime innocente. Son collègue lui serra la main et l’invita à s’asseoir. Cyprien l’interrogea du regard. Il se racla la gorge et dit :
- Il n’y avait aucune substance chimique dans son sang, pas de traces de coups, de blessures cachées ou de piqûres, pas non plus de sévices sexuels…
- Ca veut dire quoi ça ?
- Je continue mes recherches, mais on va droit vers la crise cardiaque ou la rupture d’anévrisme subites.
- Mais…
Le légiste leva un œil vers Cyprien, ils se connaissaient depuis des années et celui-ci savait que son collègue penchait vers une autre explication.
- Je n’ai pas vérifié toutes les substances chimiques, je n’ai fait que les plus connues : drogues, alcool et tout le baratin…
- Tu penses à quoi ?
- A quelque chose de plus sournois, qui s’inhalerait ou qui s’avalerait. Je n’ai pas encore vérifié toutes les pistes.
- Enfin bref, pour toi c’est un meurtre. Pas un suicide ?
- Indéniablement, j’ai fait des centaines de suicidés, je pourrais écrire des bouquins entiers sur les techniques qu’ils peuvent imaginer. Cette fille a été tuée par une tierce personne.
- Super, dit Cyprien en faisant claquer sa bouche. Ca me promet des longues heures de boulot et d’interrogatoires...
- Désolé, vieux. Mes analyses le prouveront sous peu. Reste à savoir comment et pourquoi ?
- Ca, c’est mon job, dit Cyprien en se levant et en lui serrant la main pour prendre congé. Bosse bien, Doc, tu sais que j’attends tes conclusions.
Il sortit de l’institut médico-légal et releva le col de son pardessus. Après les grosses chaleurs d’avril, le mois de mai ressemblait à une douche mal réglée. Des ondées venaient rafraîchir l’air orageux toutes les fins de journée. En roulant vers la gendarmerie, il dressa son planning du lendemain. Il irait interroger Léonie Després, amie proche de la victime et essaierait de questionner Charlotte qui travaillait depuis quelques années avec Alicia. Il faudrait faire le tri, dresser des listes et procéder par élimination. Il ignorait que le lendemain lui apporterait un nouveau lot de mystères.
Sagamore n’entra pas le cœur gai dans l’église ce matin là. Il craignait d’y voir encore cette substance étrange sur le visage de l’ange mais celui-ci n’avait pas versé de larmes nocturnes et il entreprit de nettoyer la face de la statue avec un coton imbibé d’eau froide. La police était venue faire les prélèvements, l’autorisant à remettre en ordre la nef. Il crut être saisi d’hallucinations auditives en entendant comme un petit cri qui venait des bancs derrière lui. Il se retourna avec précaution. Il vit un morceau de tissus clair oublié sans doute par une paroissienne et continua avec minutie d’ôter les salissures sur la joue pierreuse de l’ange blanc. Il entendit la porte s’ouvrir et se retourna lentement sur son escabeau. Satine Carmi entrait avec précaution dans ce lieu solennel.
- C’est toi Satine, dit le curé presque rassuré. Entre, approche. Qu’est ce que je peux faire pour toi ?
La jeune fille paraissait intimidée. Elle avança à pas comptés dans l’allée et s’apprêtait à ouvrir la bouche pour parler lorsqu’elle tourna la tête vers un des bancs. Elle ouvrit des yeux ronds.
- Qu’y a t-il ma fille ? demanda Sagamore.
- C’est … un bébé ?
Sagamore descendit d’un bond de son escabeau, oubliant ses vieilles douleurs lombaires. Elle montrait le tissu qui à présent s’agitait sur le banc. Avant même que le curé soit parvenu à sa hauteur, des pleurs retentirent sous la coupole de l’église.
- Quelqu’un aurait oublié son bébé ici ??? pensa tout haut Satine stupéfaite.
Le Père Costier se glissa entre les bancs et vit un enfant d’à peine 4 mois qui vagissait dans son couffin. Il remarqua que le bébé était soigneusement emmitouflé dans une couverture rose pastel.
- Ca doit être une petite fille, dit Satine, attendrie comme à cet âge on l’est devant une poupée, qui rappelle l’enfance pas si éloignée.
L’esprit de Sagamore galopait dans sa tête, aucune habitante de Garance n’avait récemment accouché. Qui était cet enfant ? D’où venait-il ? Il y avait belle lurette qu’on abandonnait plus les enfants sur les marches des églises !
- Je vais chercher le maire ! Dit-il à Satine. Tu peux rester auprès d’elle ? D’accord ? Je reviens de suite !
Satine n’eut pas trop le choix car il avait déjà traversé l’église et courait presque dans les escaliers extérieurs. Elle regarda le visage de l’enfant qui pleurait à chaudes larmes. Vérifiant qu’on ne l’observait pas, elle s’empara de la couverture et prit le bébé dans ses bras. Surpris, celui-ci arrêta de vagir et planta ses yeux dans les siens. Satine lui sourit et crut déceler une risette sur les joues de la petite fille.
Sagamore traversa la rue des Amandiers comme si le diable le poursuivait, Lucy Mayeur le vit passer et jeta un œil dans le ciel qui se couvrait de nuages orageux.
- C’est reparti ! Emilien, tu ne m’aides pas beaucoup ! Regarde ton village qui sombre dans le brouillard et maintenant cet enfant… Décidément…
Charlotte vit arriver le curé et fronça les sourcils. Elle déballait les courses du coffre de sa voiture et voyant l’air affolé du prêtre se demanda avec angoisse ce qui l’amenait chez elle.
- Madame le Maire ! Dit-il essoufflé d’avoir couru.
- Qui y a t-il Monsieur le Curé ? Demanda t-elle en voulant garder un calme tout relatif. L’ange a encore pleuré ?
- Si ce n’était que ça ! Dit-il sans réfléchir. Mais quelqu’un a laissé un bébé à l’église ! Venez voir !
Les bras de Charlotte lui en tombèrent. Un bébé ? Elle le suivit dans l’édifice, pensant confusément qu’elle n’avait jamais été si souvent dans ce lieu dit saint. Ils trouvèrent Satine berçant l’enfant qui la regardait toujours avec fascination. Sagamore raconta leur trouvaille.
- Bon, bon, dit Charlotte. Je vais appeler le lieutenant. Ils ont probablement un avis de recherche ici ou ailleurs pour cette enfant. Ne vous inquiétez pas, je m’en occupe.
Cyprien ferma un instant les yeux en entendant le récit de Charlotte. Il se demanda qui était le metteur en scène de cette sombre comédie. Il l’assura de son aide et diffusa la description de l’enfant à toutes les brigades alentours ainsi qu’aux commissariats de police.
- Je suis sûr que dans moins de 12 heures, on saura qui est cette enfant, lui dit-il. Tu peux t’en occuper en attendant ?
- Rappelle-moi que j’ai voulu être maire pour prendre le relais d’Emilien et que je m’en sentais la force, dit Charlotte avec un humour légèrement teinté d’ironie.
- C’est le baptême du feu, ma vieille, lui dit-il sur le même ton. Je te rappelle dès que j’en sais davantage.
Encore une fois, la nouvelle serpenta dans les rues à la vitesse de la lumière. Satine suivit Charlotte chez elle et demanda si elle pouvait l’aider à prendre soin du bébé. Voyant que la jeune fille oubliait un peu la mort d’Alicia, celle-ci accepta. Son mari s’enfuit au fond du jardin avec sa tondeuse à gazon lorsqu’il vit le paquet surprise dont ils avaient hérité.
- Il ne se passe jamais rien à Garance, bien tiens donc… pensa t-il en lançant le moteur. Pour l’heure, c’est le bouquet…