Le capitaine Cyprien Antinace commençait à s'arracher les cheveux, le seul fourgon de transport incendié, l'ange de l'église de Garance qui pleurait de nouveau, il se demandait
quelle espièglerie allait trouver le meutrier pour les mener encore en bateau. Cyprien était rationnel et les explications occultes ne le satisfaisaient pas. Il pensait que le meutrier était un
psychopathe très rusé et qu'il jouait avec leurs nerfs.
Il avait demandé à Charlotte Magani de réunir son conseil municipal afin de constituer comme une cellule de crise et surtout préparer la communication avec les habitants.
Les conseillers arrivèrent les uns derrière les autres alors qu'il réfléchissait à l'introduction de son intervention et remâchait une interminable impression : ils avaient tous des informations
qu'ils gardaient pour eux, Léonie Desprès entre autre, Baptiste Gun avec sa fausse désinvolture et même Charlotte, son amie de classe, qu'il soupçonnait de taire des renseignements qu'elle devait
juger diffamatoires par respect pour la défunte.
Ils s'installèrent tous autour de la table. Gisèle Carmi avait pris place à coté de Charlotte qui ouvrit la séance pour laisser la parole à Cyprien. Celui-ci fit un bref résumé des derniers
évènements et assura que le principal suspect était sous les verrous.
- Il est parti bien trop vite, sans dire un mot, c'était pas normal, commença le doyen de l'assemblée.
- Il faut avouer qu'on s'est tous posé la question, répondit le premier adjoint.
- Ca ne fait pas de lui un criminel, ajouta le responsable technique en haussant les épaules.
Charlotte ne disait mot. Elle connaissait trop la mentalité des villages ruraux, les rumeurs battaient la campagne sur tout et tout le monde et souvent sur n'importe quoi. La peur rendait les
gens dénonciateurs.
- En tout cas, dit Cyprien, en reprenant la police de l'assemblée. Il est important de ne véhiculer aucune psychose inutile parmi la population.
- C'est trop tard, dit Léonie. Dans le village, on ne parle que de ça. Même les gamins en parlent.
- Ma fille m'a posé des questions sur Nathan, confirma Gisèle.
- De toute façon, il est en garde à vue et si nous le relâchons ce qui sera probablement fait dès demain pour présomption d'innocence. Nous l'aurons à l'oeil. Il sera assigné à résidence dans le
canton.
- Mais où habitera t-il ? Il n'a personne ici, demanda Charlotte.
- Apparemment un certain Mattéo lui offrirait l'hospitalité le temps nécessaire à l'enquête.
- Je vois, répondit Léonie en hochant la tête.
- Il est donc important, et j'insiste, de ne pas diaboliser le personnage. Je ne tiens pas à devoir le sortir des griffes de villageois assoiffés de lynchage sur la place publique.
Le responsable technique se renversa sur sa chaise et souffla en gonflant les joues.
- Eh ben ! C'est pas gagné !
Malgré les mises en garde de Cyprien, un incident eut lieu dès le lendemain. Quelqu'un avait rencontré quelqu'un qui en avait croisé un autre qui avait vu Nathan Messager entrer chez Mattéo dans
le village voisin. Les mères de famille ne laissaient déjà plus leurs enfants vaquer à leurs occupations. Le soir même, la gendarmerie eut un coup de téléphone anonyme pour signifier avoir vu
Nathan Messager boire de l'alcool sur la terrasse de Mattéo et que ce comportement était des plus louches.
- Ma parole, mais on se croirait en 1945 ! s'exclama Thomas à qui Léonie racontait le fait divers.
- La délation va être un sport cantonal, au bout du compte, s'il est innocent, je le plains ! répondit sa femme en continuant de mettre le couvert.
- Forcément il est innocent, l'enquête piétine tellement qu'ils ont trouvé le gars idéal à accuser !
- C'est n'imp ! dit Mila en s'installant à table. Elle affectionnait particulièrement cette dernière expression qu'elle trouvait top et rigolote.
Sur la place du village, les ados étaient réunis en cette douce soirée de juin et le sujet de conversation était tout trouvé. Ari et Satine faisaient partie du groupe. Gisèle se réjouissait
que sa fille retrouve une vie sociale normale.
- Mon père dit qu'il était déjà bizarre avant, disait un de leurs camarades, ravi de monopoliser l'attention de tous. Il dit que s'il le voit traîner à Garance, il lui fera si peur qu'il ne
remettra plus les pieds ici. Il dit qu'il ne laissera pas un lâche terroriser nos villages.
- Mais tu le connais toi, Nathan Messager ? demanda Satine. Les autres la regardèrent comme si elle venait de prononcer une chose effroyable.
- Non je le connais pas, mais si je le vois, je te jure que je lui ferai pas de cadeau, mon père m'a dit que si je le vois s'approcher de ma soeur, je devais aussitôt l'appeler et qu'il lui
réglerait son compte. C'est un sale type.
- Ouais, ajouta la fille d'un restaurateur. A qui on donnerait le Bon Dieu sans confession mais ce sont les pires.
Ari remarqua l'air sombre de Satine. Elle regardait le petit gars qui adorait amuser la galerie, fixement, sans rien dire. Ils se quittèrent tous à la nuit tombée. Ari raccompagna
Satine devant chez elle.
- Ils sont méchants. Ils ne savent même pas s'il est coupable...
- Ils ont peur, c'est pour ça. N'y pense plus, ça leur passera. Bonne nuit.
Le lendemain, Charlotte fut réveillée par le téléphone. Elle posa la main au hasard sur la table de nuit pour attraper le combiné.
- Moui... Allô ?
- Charlotte ? C'est Cyprien. Je te réveille ?
- M'non... Quelle heure il est ?
- 6H00. Je voulais te prévenir la ferme des Chazal a brûlé cette nuit.
- Les Chazal à l'entrée de Garance ???
- Oui, heureusement il n'y a pas de blessés. C'est la grange qui a brûlé.
- Ca va s'arrêter quand... murmura Charlotte en portant une main à son front.
- Quand on aura mis le meutrier aux fers, répondit Cyprien.
- Oui et bien il vaudrait mieux pour toi que ce soit rapide, Garance va ressembler à Oradour sur Glane si ça continue !!! lança t-elle et elle raccrocha en se laissant tomber sur les oreillers.
Etre maire, d'accord mais pas en temps de guerre civile.
Plume