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Dimanche 5 août 2007

Les mères de famille du village voyaient avec crainte arriver la période des congés scolaires. La présence de Nathan Messager avait fait enfler la rumeur comme une baudruche et les pires prévisions circulaient à son sujet. Charlotte avait beau tenter de calmer les esprits, elle s'apercevait que ça ne suffisait pas à détendre l'atmosphère.
Le premier jour des vacances, Ari vint chercher Satine chez elle mais elle n'y était pas. Sa petite soeur l'informa qu'elle était sortie de très bonne heure et qu'elle n'était pas encore rentrée. Il fit le tour de Garance sur son vélo sans trouver son amie. Il alla fouiner autour de la maison de Lucy Mayeur qui finit par repérer son manège. 
- Et mon gars ? Qu'est ce que tu cherches ? Un mauvais coup à faire ?
- Non Madame, répondit il très poliment. Je me demandais si Satine était chez vous.
- Pas vu ta belle de la journée, répondit la vieille en secouant son tablier sur ses genoux. Va jouer ailleurs, allez file !
Il allait renoncer lorsqu'il croisa Baptiste Gun, lui aussi à vélo, qui partait pour sa promenade matinale.
- Vous n'avez pas vu Satine, Monsieur Gun ? lui lança t-il en le croisant. 
Baptiste stoppa et s'arrêta à sa hauteur.
- Elle est montée dans le tracteur de ton père ! Tu ne l'as pas vue ?
- Merci ! répondit juste Ari en se levant sur son vélo pour prendre une accélération dans la pente. Il pédala comme un fou sur la route de Jonquière où il savait que son père avait l'intention d'aller traiter ses champs. Il s'arrêta pour scruter l'horizon à la hauteur des terres paternelles mais il ne vit nulle part la silhouette rouge de l'engin agricole. Il fit demi-tour sur une roue et descendit à toutes pédales le chemin à contre sens. Il arriva dans la cuisine où sa mère préparait le repas.
- Il est où Papa ce matin ?
- Tu m'as l'air bien énervé mon garçon, répondit sa mère, femme douce et calme. Il est allé à Jonquière acheter du grain à la ferme des Hauts Vents pourquoi ?
- Merci M'man ! répondit Ari et il se précipita dehors. Son coeur battait dans sa poitrine. Il lui semblait avoir la révélation de ce qu'il pensait depuis quelques jours. L'intéret de Satine pour Nathan Messager la pousserait fatalement à vouloir le rencontrer et même s'il se refusait à croire aux rumeurs, plus forte était la peur que son amie court un danger. 
Sa mère le vit foncer sur son vélo, prendre le virage de la ferme sur un fil et pédaler rapidement sur la route de Jonquière. 
Pendant qu'il suivait la route sinueuse et profitait des descentes pour se donner de l'élan dans les montées, Ari sentait sa poitrine se serrer au fond de lui et il crispait ses mains sur le guidon : il revoyait Satine devant la maison de Nathan, devant le fourgon en feu, le regard glacial qu'elle avait jeté au petit Chazal lors de leur discussion sur la place juste avant que leur grange ne brûle. Il voulait en avoir le coeur net et il était persuadé que c'était pour aujourd'hui. Il poussa plus fort sur les pédales au croisement des quatre routes et descendit sans frein la route qui descendait vers Jonquière. Il repéra le tracteur de son père dans une cour de ferme et fit un dérapage contrôlé à quelques mètres du véhicule. Il trouva son père en pleine transaction avec le fermier. Celui consentit néanmoins à lui dire que Satine était descendue au pont et qu'elle lui avait dit aller chez une amie. 
- T'es venu en vélo jusqu'ici ? l'interpella le fermier de Jonquière. Faut ti que tu sois amoureux pour faire un effort pareil !! ajouta t-il avec un bon gros rire mais Ari était déjà reparti. Il sillonna les quelques rues de Jonquière sans y croiser son amie. A bout de patience, il se décida à l'appeler:
- Satine ! Satine !!!
A sa grande stupéfaction, il entendit la voix de son amie. 
- Ne crie pas si fort, je suis là, dit elle.
Il tourna la tête et la vit assise sur un banc près de l'ancien lavoir. De là où elle était, elle surplombait les arrières cours des maisons de la rue principale. 
- Qu'est ce que tu fais ici ? demanda t-il en sautant sur les grosses pierres qui jonchaient le cours d'un tout petit ruisseau où filait à peine une eau limpide. Il la rejoignit d'un bond et elle lui sourit d'un air si paisible qu'il sentit tout son énervement le quitter d'un coup. Il prit place à coté d'elle sur le banc.
- Pourquoi tu es venue ici ? demanda t-il à nouveau.
- Je ne sais pas, dit elle calmement. Elle tenait une petite pierre ronde dans sa main droite et la lança en ricochet dans l'eau. Je suis bien ici.
Ari jeta un coup d'oeil circulaire sur le paysage alentour. Il remarqua aussitôt deux silhouettes qui bougeaient sur la terrasse de Mattéo Lesco. Deux hommes travaillaient, l'un poussait une brouette, l'autre portait un sac à l'intérieur. Satine ne les regardait pas, ses yeux clairs étaient tourné vers un pré où s'ébattaient des veaux nouveaux nés.
- Tu es venu voir Nathan Messager, c'est ça ? dit il décidé à en savoir davantage.
- Bien sûr que non, dit elle. Je ne le connais même pas. Pourquoi ? C'est lui là-bas ? demanda t-elle en suivant le regard de son compagnon.
- Oui c'est lui et tu le sais, Satine ! Réveille toi !!! Tu fais plein de trucs bizarres en ce moment, qu'est ce qui t'arrive ? Hein ? 
Il l'avait prise par le bras et réalisa qu'il la serrait trop fort lorsqu'elle lui jeta un regard effrayé.
- Mais arrête ! Tu me fais mal !
Il remarqua avec effarement que son regard avait changé, elle paraissait être sortie d'un état second. Elle regarda autour d'elle comme si elle s'étonnait d'être là.
- On va rentrer à Garance, tu monteras sur le guidon, allez viens.
Elle opina et se leva pour le suivre. Mais lorsqu'elle arriva sur le bord de la route, il vit à nouveau son regard changer. Elle leva les yeux au ciel.
- Allez monte ! insista t-il. 
Satine se retourna et jeta un oeil sur la cour de Mattéo. Quatre hommes marchaient vers la terrasse. L'un d'entre eux tenait une fourche à paille à la main. 
- Qu'est ce qu'ils font ? se demanda tout haut Ari. 
Les quatre hommes se jetèrent sur Nathan Messager et dans la bousculade, celui-ci tomba à terre. Le plus virulent des quatre leva la fourche pour l'en menacer. 
- Vite, il faut aller avertir mon père ! dit Ari.
La scène qui suivit lui donna toutes les réponses aux questions qu'il se posait depuis des jours. Deux des hommes tenaient Mattéo en respect afin qu'il ne vienne pas au secours de son ami. Les dents de la fourche était à deux centimètres de la gorge de Nathan. Ari sauta sur son vélo et voulut faire demi-tour mais il vit Satine qui regardait fixement la scène sans rien dire. Le manche de la fourche prit brusquement feu entre les mains du forcené qui le tenait, l'outil enflammé vola dans les airs, se retourna et se planta dans les pans de sa chemise, le clouant solidement au mur de la maison. Subjugués, les trois autres desserrèrent leur prise sur Mattéo qui en profita pour leur échapper. La fourche en flammes jusqu'aux dents effraya tant les fermiers, qu'ils battirent en retraite après avoir arraché leur comparse du mur, y laissant sa chemise noircie par le feu.
Ari regarda Satine, elle s'était appuyée contre le lavoir comme pour récupérer d'un grand effort. Lorsqu'il approcha, elle tomba toute molle dans ses bras. Il resta un bon moment avec son amie serrée contre lui, sans que ni l'un ni l'autre n'échange un seul mot.

Plume

par Plume publié dans : Les ailes de l'Ange
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