Le soir même, Ari était allongé sur son lit, les bras croisés derrière la tête et son esprit vagabondait. Il était sûr que Satine avait un don ou quelque chose de spécial : le fourgon qui avait explosé devant la Gendarmerie, la grange des Chazal et maintenant cette fourche endiablée. Il réfléchissait très vite et les images passaient à une allure vertigineuse devant ses yeux. Satine ne connaissait pas Nathan Messager mais il était évident qu’elle veillait sur lui, sans le savoir et qu’aujourd’hui, elle lui avait tout bonnement sauvé la vie. Mais pourquoi ? Et comment faisait-elle ça ? Il n’avait jamais rien remarqué à propos de sa camarade de classe avant cette histoire, avant le meurtre d’Alicia Fairise. Elle lui avait fait jurer de ne rien dire de son évanouissement à sa famille, après le sauvetage télépathique de Nathan. Il avait promis, réalisant qu’elle ne semblait pas avoir conscience que les deux faits étaient liés, comme si elle avait agi dans un état second. Il avait beau être fort et déterminé, d’un caractère aussi trempé que son grand-père, il éprouvait le besoin de parler de tout ça à quelqu’un. Mais qui l’écouterait raconter des faits aussi irrationnels sans le rejeter ? Il réfléchissait encore plus vite. Le maire ? Il connaissait mal Charlotte Magani et elle allait peut-être se moquer de lui. Léonie ? Léonie était tout ce qu’il y a de plus rationnel et elle n’écouterait pas son récit plus loin que la deuxième phrase. Il ne restait que Lucy Mayeur. Ari poussa un soupir senti, il n’était pas à l’aise avec la vieille femme et l’idée de se confier à elle ne le réjouissait pas mais il avait le sentiment qu’elle seule, saurait l’aider. Il se retourna sur son matelas et peina à trouver le sommeil. Il s’endormit tard sur cette dernière pensée : si Satine pouvait protéger Nathan, était-ce parce que, contre toute attente, il était innocent ?
Léonie jeta un œil sur le journal du jour et son attention s’arrêta sur un article particulièrement incisif. Il y était question d’une agression à Jonquière. Le journaliste parlait du caractère agressif du présumé criminel, Nathan Messager, en résidence surveillée dans le village, qui s’était battu la veille avec deux agriculteurs dont l’un d’entre eux était grièvement blessé. Léonie s’empara du journal pour lire et relire l’article. Elle n’était pas convaincue de l’innocence de Nathan mais elle ne l’imaginait pas capable de tels actes. Au même moment, Cyprien Antignace appuyait avec véhémence sur la sonnette de la maison de Madame le Maire de Garance. Elle lui ouvrit et avant même qu’il ait pu dire un mot, elle hocha la tête.
- Je sais, dit elle. J’ai lu le journal ce matin. Le maire de Jonquière m’a appelée, il est aux cent coups. D’après Mattéo Lesco, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.
- Dans ce cas, il faut faire un démenti. J’ai vraiment peur que le peuple ne finisse par demander un lynchage en place publique.
- Pas si simple, répondit Charlotte en le faisant entrer. La version de Mattéo manque de crédibilité.
- Ah non, ne me parle pas encore de faits occultes inexplicables !!! s’écria le capitaine qui ne s’était pas remis de l’ange pleurant le sang à l’église de Garance.
- Je n’irai pas jusque là mais Mattéo a dit que trois paysans étaient venus pour régler son compte à Nathan, la peur rend les gens agressifs. Mais la fourche se serait enflammée alors que Nathan était à terre et se serait plantée dans la chemise de l’agresseur toute seule.
- Il se drogue, ton Mattéo Lesco ou bien ? ne put s’empêcher de dire Cyprien avec une ironie mordante.
- Il est certain que c’est le seul témoin de la scène qui donne cette version…
- Difficile à faire avaler aux habitants, tu en conviendras.
Charlotte opina. Elle ne pouvait se résigner à cette cabale organisée par une population effrayée, qui n’hésiterait pas à faire enfermer un homme sur simple présomption. Il fallait garder la tête froide et ne pas entraver le suivi judiciaire.
Chez les Delong, Ari venait de s’asseoir à la table du petit déjeuner et entendit les commentaires de ses parents, penchés eux aussi, sur le journal.
- Ils vont devoir le mettre en prison pour assurer sa protection, disait sa mère.
- C’est quand même bien dommage que personne n’ait rien vu, ajouta son père. Parce que j’ai quand même du mal à croire qu’un seul homme se soit attaqué à trois forces de la nature…
Ari sentit une douce chaleur émaner du fond de sa poitrine. Ses parents était des êtres raisonnés et tolérants, il aimait cette impression de vivre dans un foyer où ne régnait pas la peur et la méchanceté.
Madame Delong vit ses dires confirmés, Nathan Messager fut à nouveau détenu à la prison de la ville voisine, afin d’être soustrait à la méfiance agressive des habitants. Charlotte trouvait ça consternant. Elle décida de rendre visite à Nathan afin de lui assurer son soutien et jauger l’état de son moral. Elle utilisa ses relations auprès du commissariat pour obtenir un droit de visite. Elle roulait vers la prison, éloignée du centre ville lorsque son attention fut retenue par une silhouette qui marchait le long de la route. Elle reconnut la chevelure de Satine qui portait un slack US en guise de cartable. Elle s’étonna de voir la jeune fille si loin du lycée et s’arrêta à sa hauteur.
- Satine ??? Mais tu vas où comme ça ? Tu as marché depuis le lycée jusqu’ici ?
La jeune fille marqua un temps avant de lui répondre, comme si on venait de la sortir d’un rêve.
- J’ai du me tromper de chemin… dit elle, un peu perdue.
Charlotte se garda de lui poser d’autres questions et ouvrit la portière de la voiture.
- Monte, je te ramènerai chez toi. Je vais faire une visite au centre de détention, tu m’attendras dans la voiture, ce ne sera pas long.
Satine accepta et s’installa sur le siège passager. Charlotte entra dans le périmètre pénitenciaire et se gara sur le parking visiteurs.
- Tu m’attends là, d’accord ? Si tu as un souci, voilà mon numéro de portable.
- Est-ce que je peux venir avec vous ?
- Eh bien…
Charlotte décida rapidement d’accéder à la demande de la jeune fille. Son état l’inquiétait et elle se sentait plus rassurée de ne pas la quitter avant de la remettre à sa mère au retour.
- Je pense que c’est possible. D’accord. Ce n’est pas très amusant, tu sais.
- Je sais.
Avant le parloir, Charlotte dut appeler Cyprien afin que le gardien en autorise l’accès à la jeune fille, perdit vingt bonnes minutes en démarches et s’avança enfin vers Nathan, assis derrière une vitre, qui parut étonné et à la fois ému de la visite du maire. Il jeta un œil sur Satine sans vraiment la regarder.
- J’aurais préféré qu’on se revoit dans d’autres circonstances, dit il en guise de bienvenue avec un petit sourire gêné.
- Je suis venue pour que tu saches que tu n’es pas seul. Tant que ta culpabilité n’est pas avérée, il n’y a pas de souci.
- Tu crois que j’ai tué Alicia ?
Charlotte jeta un œil inquiet sur Satine qui écoutait la conversation sans dire un mot.
- Nous en reparlerons une autre fois, je dois raccompagner Satine, c’est la fille de Gisèle Carmi, chez elle. Je reviendrai. Ne te décourage pas. Je sais que ce n’est pas facile mais tu es sans doute plus en sécurité ici que dehors.
- Ok. Merci d’être venue.
Elles quittèrent la prison sans échanger un seul mot. Charlotte avait remarqué que Satine n’avait pas quitté Nathan des yeux le temps de l’entretien, comme si elle voulait communiquer avec lui en silence. Cette impression étrange se résorba sur le chemin du retour où elles parlèrent du lycée et de mode. Charlotte était impressionnée par les deux facettes de la jeune fille qui passait d’une parfaite jovialité adolescente à un état rêveur et absent. Elle la déposa devant chez elle, s’assura qu’elle rentrait dans la maison et retourna vers la mairie où un autre rendez-vous l’attendait.Plume
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