Mattéo Lesco prit place dans le fauteuil que le capitaine Antinace lui indiquait de la main. Il s'assied, regarda un instant autour de lui l'austère bureau qui servait de salle
d'interrogatoire. Une homme était assis à un autre bureau, près du Capitaine et s'ingéniait à mettre en route un ordinateur portable, nécessaire à la prise de notes de la déposition. Une
femme était debout les bras croisés dans le dos, adossée au mur sans couleur et se présenta comme inspecteur de la brigade criminelle. Mattéo ne laissa rien transparaître mais ce jury inattendu
le mettait profondément mal à l'aise. Mais il avait croisé le regard perdu de Nathan, dans la cellule d'à coté, lorsqu'ils l'avaient amené du centre pénitenciaire, menottes au poignet et cette
vision l'avait débarassé de toute appréhension. Il était fermement décidé à sortir son ami de ce bourbier. Il le croyait à 1000 % innocent et se sentait prêt à déplacer des montagnes de
paperasseries administratives pour obtenir sa libération. Il s'était même surpris à penser qu'en supposant qu'il soit coupable, il y aurait forcément des circonstances atténuantes. Il ne
souhaitait pas charger la victime mais peu s'en fallait. Il se gratta la tête dans un geste qui lui était familier. Au pis aller, il se dit, pour se donner bonne conscience, qu'Alicia lui
donnerait raison et que, morte ou non, elle n'aurait pas voulu que Nathan soit ainsi traîté. Contrairement à ce qu'il avait cru d'abord, il n'avait pas dormi de la nuit, retournant cette histoire
comme un plastron gênant et concluant aux petites heures du matin de l'absurdité de cette histoire. Il se redressa dans le fauteuil, cala sa détermintation en même temps que ses reins contre
le dossier et attendit patiemment qu'on veuille bien commencer l'interrogatoire. Il débuta avec les préambules d'usage : décliner son identité, sa profession, sa situation de famille et son
âge. Les hostilités commencèrent alors. La femme inspecteur lui demanda de quelle nature étaient ses rapports avec la victime.
- Amicale, répondit il, très brièvement.
- Vous êtes certain de cela ? Demanda t-elle en plantant ses yeux dans les siens.
- Absolument.
- Pourtant il semblerait que vous n'appréciez pas vraiment sa compagnie. Elle vous dérangeait tant que ça ?
Mattéo écarquilla les yeux. Alors qu'il pensait être venu pour Nathan, il se rendit très vite compte que l'enquête sur le meutrier continuait à travers ce fallacieux prétexte. Il était vrai qu'il
appréciait modérément Alicia, il n'aurait pas su dire pourquoi. Peut-être parce qu'elle avait la fâcheuse tendance à mettre les gens en face des problèmes sans s'en détourner et il détestait
avoir à exprimer quoi que ce soit.
- Nous n'étions pas grands amis, si c'est ce que vous voulez dire...
- C'est vous qui le dîtes, Monsieur Lesco, pas moi, répondit l'inspecteur sans un sourire.
- Est-il vrai que vous avez tenté d'influencer Nathan Messager sur le choix de ses relations ? renchérit-elle sans lui laisser le temps de souffler.
- Non, il est assez grand pour savoir à qui il a affaire.
- Mais vous l'avez conforté dans sa décision de partir. Pourquoi ?
- Je n'ai jamais dit ça.
Mattéo sentait le sac de noeuds s'épaissir, il fallait recentrer son attention sur le sujet principal, sur la raison pour laquelle il acceptait de se prêter à cet étalage de sa vie qui
s'annonçait incisif.
- Nathan n'a pas tué cette fille, j'en suis persuadé.
- Et pourquoi donc ? demanda la femme en indiquant au policier qui tapait sur les touches de son clavier de consigner mot à mot les paroles de Mattéo. Le fonctionnaire souligna en gras
l'appellation "cette fille".
- Parce qu'il en est incapable ! Il habitait à des kilomètres d'ici et n'avait plus acuun contact avec les gens d'ici.
- Avec personne sauf vous.
- Et alors ?
- Monsieur Lesco, ici c'est moi qui pose les questions ! Je trouve juste étrange que vous sembliez vous réjouir d'être la seule personne à être resté en contact avec Nathan Messager alors que
brutalement, toutes les connaissances qu'il avait dans ce canton n'ont plus eu de ses nouvelles du jour au lendemain.
- Je n'y peux rien moi, c'est lui qui l'a choisi.
- Lui ou vous ? N'auriez-vous pas scrupuleusement fait le ménage autour de lui pour le garder pour vous tout seul. Eloigné de tous, vous aviez facile de lui raconter des faits ou des paroles
qu'aucun d'entre eux ne pouvait corroborer.
- Vous plaisantez ??? Quel intérêt aurais-je eu à faire ça ?
- Nous ne savons pas, Monsieur Lesco, mais peut-être qu'Alicia Fairise, elle, le savait.
- Nathan n'a pas revu Alicia depuis plus de 5 ans ni aucun autre habitant du coin.
- Pour votre gouverne et afin d'éviter de nous faire perdre notre temps, je vous affirme que Nathan Messager a eu une conversation téléphonique avec Alicia Fairise la veille de sa mort. Cela
remet-il l'église au milieu de votre village de certitudes, Monsieur Lesco ?
Mattéo cligna des paupières comme il le faisait lorsqu'il se sentait nerveux. La femme flic le dévisagea et il sut qu'elle l'avait vu vaciller.
- Vous l'ignoriez apparemment ? ajouta t-elle avec un premier sourire teinté de sadisme.
- C'est elle qui l'a appelée sans doute, il n'avait plus son numéro dans son portable.
Mattéo sut instantanément qu'il en avait trop dit et que le cliquetis des touches du clavier qui semblait s'emballer le fixait à jamais dans un interrogatoire sans fin.
- C'était bien tenté mais non, l'appel émanait du mobile de votre ami. Vous avez probablement été dérangé le jour où vous avez voulu effacer le répertoire de son téléphone.
Mattéo s'empourpra. Comment ces maudits flics pouvait-il savoir qu'il avait effectivement "joué" un soir avec le portable de Nathan et qu'il avait effacé quelques numéros sans importance.
- Dans certains cas, les numéros s'inscrivent à la fois dans la mémoire du téléphone et dans la carte Sim, Monsieur Lesco. Vous avez fait le travail à moitié.
Mattéo sortit son brelan d'as, c'était le moment.
- Elle le harcelait depuis des mois et il en souffrait. Il ne savait pas comment s'en débarasser.
- Le harcelait, tiens donc !
- Elle voulait savoir ce qui s'était passé, pourquoi il avait planté là ses copains et elle lui réclamait de l'argent aussi.
Il pensa confusément qu'il y allait peut-être un peu fort mais le jeu en valait la chandelle. Après tout, cette fille était venue semer le trouble dans une vie tranquille et confortable et il
avait très mal vécu le désordre qui avait suivi. Tout ce qui dérangeait sa petite existence bien réglée et sécurisante le rendait nerveux. Elle avait été la cause d'un éclatement de tout son
univers et il lui en voulait pour ça.
- Monsieur Lesco, vous êtiez jaloux d'Alicia Fairise ?
- C'était une emmerdeuse, elle changeait toute la donne, on n'avait pas besoin d'elle et elle a pourri la vie de Nathan et elle continue encore.
- Vous êtes conscient que vos propos peuvent vous ouvrir toutes grandes les portes de la garde à vue ?
- J'ai un alibi, j'étais à Paris le soir où elle est morte, vous pouvez vérifier.
L'inspecteur et le Capitaine Antinace le savaient. C'était une tentative de destabilisation qui échoua.
- Nous vérifierons, dit Antinace sans se laisser démonter. Mais revenons à Nathan Messager, il aurait voulu la tuer pour que cesse ce harcèlement, c'est tout à fait plausible.
- Mais non, il était déjà incapable de lui raccrocher au nez, comment voulez vous qu'il tente de la tuer ?
- Il aurait pu changer de téléphone mobile, de numéro et le problème était réglé non ? dit la femme.
Mattéo sentit le piège se refermer sur lui mais l'évita d'une pirouette.
- Elle savait où il habitait, elle venait parfois se garer sur le trottoir d'en face sans bouger pendant des nuits entières, cela n'aurait rien changé.
- Dans ce cas, pourquoi n'at-il pas porté plainte ?
- Vous en voyez souvent, Inspecteur, des hommes venir se plaindre du harcèlement d'une femme ?
L'inspecteur sourit et hocha la tête, elle sembla se détourner de la conversation et Antinace reprit.
- Est ce que d'autres habitants du coin étaient au courant de cette situation ?
- Je ne sais pas. Mais Nathan n'est pas coupable, j'en suis certain, il a subi la situation.
- En somme, d'après vous Alicia Fairise était une psychopathe qui ne laissait pas les gens en paix avant d'en avoir extrait la cervelle, c'est ça, d'autres auraient subi sa folie et s'en
seraient débarassée, c'est bien votre théorie ?
- J'ai pas dit ça, j'ai juste dit qu'elle était obsessionnelle. Nathan ne l'a pas tuée.
- Le problème c'est qu'il y a de grosses zones d'ombre dans l'agenda de votre ami dans les jours précédant le meurtre et tant qu'elles ne seront pas éclaircies, nous aurons des difficultés à vous
donner raison. Vous pouvez disposer, merci Monsieur Lesco.
Mattéo sortit de la gendarmerie comme un boxeur d'un ring. Il avait fait tout son possible, au grand pire de l'accusation de crime, Nathan bénéficierait de circonstances atténuantes, donc d'une
remise de peine. Au fond de lui, il sentit comme un courant d'air glacial tourbillonner dans sa poitrine. Il leva les yeux et vit Satine Carmi, assise sur le banc des jardins de la gendarmerie,
elle ne le regarda même pas. Il lui sembla être transparent devant ses yeux.
- Salut Satine, ça va ?
Elle ne répondit pas. Il pensa qu'elle ne l'avait pas entendu et monta dans sa voiture.
Plume
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