Les interrogatoires se succédèrent ce jour là et Cyprien Antinace finissait par y perdre son latin. Excédé par la prudence excessive de certains, les mensonges et les
dissimulations des autres, il décida de durcir le ton au moment des confrontations qui devaient avoir lieu le lendemain. Il était plus de 20h et il refermait le dossier avec lassitude alors
que sa collègue de la criminelle semblait, elle aussi, perplexe en relisant certaines dépositions lorsqu'il sentit une présence devant lui. Il leva les yeux de son bureau et les posa
sur une jeune fille d'apparence plutôt frêle qui le regardait avec de grands yeux verts d'une pureté étonnante. Elle esquissa un sourire en voyant son attention portée sur
elle.
- Tu voulais quelque chose ?
- Je voudrais voir Nathan Messager.
- Rien que ça ! dit l'Inspecteur de la Crime, fatiguée et amusée du culot de la jeune demoiselle.
- Je voulais dire, je souhaiterais faire partir des audiences de confrontation qui ont lieu demain.
Antinace et sa collègue échangèrent un regard surpris.
- Ecoute Satine, dit il avec gentillesse. Nous savons que tu ne te sens pas très bien depuis quelque temps, essaie de ne pas focaliser sur cette histoire, d'accord ? Rentre chez toi et
laisse nous faire notre enquête. Nous trouverons le meutrier d'Alicia Fairise, tu n'as aucun souci à te faire. Pense à autre chose, tu veux bien ?
- Est-ce-que la loi interdit aux personnes mineures de rendre visite à un détenu dont le procès n'a pas encore eu lieu ?
- La loi interdit aux adolescentes fantasques de faire perdre leur temps aux hommes de loi, répondit un peu séchement l'inspecteur qui venait d'identifier la jeune fille. Il est tard, le
Capitaine te l'a dit, rentre chez toi.
A la suprise générale, Satine baissa les yeux, recula d'un pas et sortit du bureau sans rien dire.
Cyprien échangea un regard avec sa collègue qui haussa les épaules et se replongea dans la lecture des interrogatoires. Il pensa confusèment qu'il aurait peut-être du faire l'effort d'écouter la
jeune fille mais la pile de dépositions qui lui restait à éplucher tomba sur ses épaules comme une chappe de plomb. Un problème après l'autre.
Le lendemain, un article du journal local mis le feu aux poudres. Le journaliste relatait l'état psychologiquement fragile d'Alicia Fairise et son caractère obsessionnel. Tout Garance lut
avec stupeur un portrait peu flatteur d'une des leurs. L'article laissait sous-entendre que la victime était loin d'être la personne que tous avaient connue : une femme dangereuse, instable et
dont le cas relevait de la psychiatrie.
Charlotte resta scotchée au journal, non seulement on salissait une défunte mais on récupérait un crime pour faire du sensationnalisme à outrance. A la brigade, Cyprien était quelque peu effaré.
Il décida d'aller interroger une énième fois Nathan Messager.
Lorsqu'il le vit apparaître dans le local du centre pénitenciaire prévu à cet effet, il observa sa réaction lorsqu'il posa les yeux sur le journal étalé sur la seule table de la pièce.
- Monsieur Messager, je voudrais que vous preniez connaissance de cet article, dit il en pointant le doigt sur la Une et la page qui suivait. Asseyez-vous. Prenez votre temps.
Il attendit, adossé dans un angle de la pièce nue, que celui-ci eut terminé de lire puis s'approcha sous la lumière crue du plafonnier.
- Pourriez-vous confirmer ce qui est écrit là ?
- Je ne sais pas, répondit Nathan. Je la connaissais très peu.
- Cela vous parait-il plausible ? Alicia Fairise souffrait-elle d'après vous de graves troubles psychologiques ?
- Je ne sais pas je vous dis, je la cotoyais à peine.
Cyprien se redressa et poussa un soupir senti. Entre ceux qui mentaient pour bien faire, ceux qui cachaient visiblement des faits pour protéger on ne sait qui et on ne sait quoi et le présumé
coupable qui niait tout en bloc, l'enquête piétinait. On finirait par enfermer tout ce ramassis de témoignages contradictoires dans une boîte à archives qu'on coincerait sur le rayonnage des
affaires classées et non résolues. Exaspéré, il se propulsa en avant et posa ses mains avec force sur le journal.
- Monsieur Messager, votre silence ne joue pas en votre faveur ! Vous êtes en contradiction permanente avec les témoignages que nous avons recueillis. Vous la connaissiez à peine ? Tout le
village peut témoigner que vous étiez amis. Alors ? A quel jeu morbide jouez-vous ? Vous avez envie de passer les 30 années qui viennent entre des barreaux ?
- Je n'ai pas tué Alicia.
- Vous auriez pu ! Le harcèlement dont vous étiez victime serait une circonstance atténuante.
Nathan leva les sourcils d'un air supris mais repris aussitôt le masque de la passivité. Trop tard. Cyprien avait vu sa réaction.
- Elle vous harcelait depuis des mois, n'est ce pas ?
- Je n'ai pas tué Alicia, répéta Nathan, apparemment décidé à ne rien dire d'autre.
Cyprien perdit son calme et abattit à nouveau ses mains sur le journal en se penchant à quelques millimètres du front de Nathan.
- Et bien prouvez le, bordel de merde !!! Sinon, je vous promets que vous allez pourrir en cellule jusqu'à la fin de vos jours, j'ai autre chose à faire que de jouer avec vous aux
devinettes !!!
Il se releva avec nervosité et tambourina à la porte pour interpeler le garde à l'entrée du parloir.
- Emmenez le !!! Qu'il disparaisse de ma vue !
Il hurlait presque, excédé par tant de mutisme et d'entêtement.
Lorsqu'il se retrouva seul dans la pièce nue, il recouvra son calme. Il décida d'aller rendre visite à Charlotte. Il en avait assez des non-dits, il allait faire cracher le morceau à
tous ceux qui avaient défilé dans son bureau avec des airs d'innocents crédules. Le ton allait monter d'un cran. Sa patience était à bout.
- Ces imbéciles se comportent comme si on avait pris un môme en flagrant délit de piquer un bonbon dans la poche, d'un autre, ce sont tous des irresponsables ! Réalisent-ils qu'il
s'agit d'un meurtre ??? On a tué une jeune femme, bordel de bordel !!! C'est pas rien, il s'agit d'un crime, nom d'un chien ! D'un crime !!! On a ôté la vie à quelqu'un !!! Ils le
savent ça ???
Charlotte regarda son ami avec circonspection. Cyprien avait raison. Le mystère qui entourait la mort d'Alicia Fairise était fait de cachotteries de cour d'école et il était probablement temps de
dire les choses telles qu'elles étaient vraiment.
- Pour la paix de son âme et afin qu'elle repose tranquille, serait- il possible qu'au moins un de tes administrés prenne ses responsabilités ??? Ils sont là, les uns après les
autres, avec des mines de martyres romains, à me raconter des trucs invraisemblables qu'ils ont piochés dans le polar de la veille et rien ne tient debout !!! Je
me contrefous que ce soit une histoire de fric, de sexe, politique ou autre. Ce que je veux, c'est mettre le salopard qui a fait ça sous les verrous ! Le reste m'est égal !!!
Son emportement était à la hauteur de sa déception du comportement humain. Charlotte n'essaya pas de le calmer, sa fureur allait redescendre toute seule, comme du lait sur le feu.
- Qui protège t-on derrière tout ça ? Tu peux me le dire ? Pourquoi ne lui rend-on pas justice ? Au nom de quoi ? De la paix sociale ??? Elle est morte, bon sang ! M.O.R.T.E !!!
- Calme toi, Cyprien. Dit Charlotte. On va essayer de prendre le problème à l'envers. Si tu veux mon avis, je ne crois pas que Nathan soit coupable.
- Ah ben c'est un scoop ça !!! s'exclama le Capitaine en se renversant sur sa chaise. Figure toi que moi non plus !!! Mais je voudrais savoir pourquoi il ne se défend pas, pourquoi certains
chargent Alicia comme la dernière des psychopathes et surtout je te rappelle que, en admettant que nous ayons raison, le coupable, lui, court toujours !!!
- Tu devrais peut-être accepter d'auditionner Satine Carmi...
- Ah nous y voilà ! dit il toujours aussi véhément. "Esprit es-tu là" à présent ! Un peu de bon sens, Charlotte ! Franchement !!!
- C'était juste une suggestion, avança prudemment la jeune maire.
- Je vais faire un procés aux Etats-Unis, à force de diffuser des séries télé sur le paranormal, ils rendent les gens irrationnels et frappa dingues !
Cette dernière réplique non dépourvue d'humour rassura Charlotte sur les intentions de Cyprien. Il était louable qu'il se défende d'utiliser de telles méthodes, mais à la pensée que cela pourrait
peut-être accélérer la résolution de cette affaire, il en viendrait à étudier le sujet, elle en était persuadée.
Plume
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