En voyant Satine entrer dans le commissariat avec Charlotte, Cyprien Antinace sut qu'il ne pourrait pas refuser ce qu'il s'acharnait depuis des semaines à nier. Il allait entendre
la déposition de la jeune fille puisque Charlotte le voulait et quitte à perdre du temps à interroger des pseudos témoins aussi muets que des carpes et menteurs commes des arracheurs de dents, il
était prêt à entendre des propos incongrus.
- Asseyez-vous, dit il en leur avançant deux fauteuils.
- Gisèle, sa mère autorise Satine à témoigner à condition qu'un adulte l'accompagne, dit Charlotte pour justifier sa présence.
- Ca tombe bien, c'est la loi. Alors, demoiselle, qu'as-tu à me dire ?
Satine lui décrocha un petit sourire et dit :
- Je voudrais que vous m'accordiez une entrevue avec Monsieur Messager, j'ai des choses à lui dire.
- Tu réalises que cet entretien sera filmé et écouté ? Il est hors de question que nous te laissions avec lui sans protection.
- Je sais. Ce n'est pas grave.
-Ok ! dit Cyprien en se levant d'un bond. Et bien, nous allons le faire tout de suite. Je vous emmène au centre pénitenciaire.
Dans la voiture, Satine ne dit mot, Charlotte la surveillait du coin de l'oeil. Jugeant la jeune fille particulièrement fragile, elle espérait que cet épisode de l'enquête ne la perturberait pas
trop.
A la prison, elles attendirent dans le hall, le temps qu'on installe Nathan Messager dans une cellule d'interrogatoire qui permettrait à Cyprien et Charlotte de voir et entendre la conversation
derrière des vitres sans tain. Lorsque Nathan fut informé de ce qui allait se passer, il haussa les épaules et accepta de s'asseoir sur la chaise faisant face à la table où une autre chaise
accueillerait Satine. Celle-ci entra, très calme, lui sourit et s'assied à son tour. Elle attendit que le gardien sorte de ce parloir pour prendre la parole. Charlotte sentait son estomac se
tordre au fond de son ventre, elle pressentait que des choses importantes allaient se dire.
- Je sais que vous n'avez pas tué Alicia, commença Satine.
- Comment le sais-tu ? Tu ne me connais même pas, répondit Nathan un peu bourru.
- Je ne peux pas encore vous expliquer mais je le sais c'est tout. Alicia m'a dit de vous dire...
- Tu la connaissais bien ? Tu l'as vue avant sa mort ?
- Non, je la croisais parfois mais sans plus.
- Et elle t'a dit de me dire des choses ? Ca ne tient pas debout ton histoire.
- Est ce que je peux poursuivre ? demanda poliment Satine sans se démonter.
Un peu dérouté par le calme serein de la jeune fille, Nathan se laissa aller contre le dossier de la chaise inconfortable et lui fit signe qu'elle pouvait.
- Il y a quelques semaines, un bébé a été trouvé à l'église de Garance, une petite fille...
- J'en ai entendu parler oui et alors ?
- Cette petite fille s'appelle Cloé, insista Satine en plantant ses yeux dans les siens.
- Et alors ? Qu'est ce que tu veux que ça me fasse ?
Satine se montra un instant déconcertée, elle passa une main dans ses cheveux et secoua la tête. Puis elle se leva très doucement et murmura :
- Je ne sais pas.
- Ce n'est pas cette information qui va me sortir d'ici. Je croyais que tu connaissais le meurtrier, je pensais que tu pouvais m'aider.
- Je le croyais aussi... murmura t-elle encore plus bas. Excusez-moi. Je suis désolée...
Elle s'approcha de la porte et attendit que le gardien lui ouvre.
- Eh ben ! lâcha Cyprien derrière le miroir sans tain. Nous voilà bien avancés !
Charlotte ne fit aucun commentaire, elle regardait Nathan qui semblait fouiller dans sa mémoire pour y trouver des indices qui expliqueraient la venue et surtout le message de cette gamine.
- Laissons lui un peu de temps, dit elle avant de sortir de la pièce.
- C'est ça, grommela Cyprien sur ses talons. Et en attendant, toujours pas de coupable avéré. Je vais passer pour un charlot auprès de tous mes collègues.
Lorsqu'ils sortirent du commissariat, Satine était prostrée sur le banc du jardinet. Charlotte tenta de la rasséréner en la ramenant chez elle sans trop savoir pourquoi elle réagissait ainsi.
Il était plus de 3 heures du matin lorsque Ari entendit comme une pluie de cailloux lancés contre le volet de sa chambre. Il descendit de son lit et ouvrit prudemment la fenêtre. Le bruit était
plus fort et ressemblait à de petits grêlons martelant le bois des persiennes. Il poussa doucement le volet et se pencha pour voir ce qui se passait dehors.
- Ari ? Ari, c'est moi, Satine !
Rassuré, le jeune homme se pencha davantage.
- Qu'est ce qui se passe ? Tu as des problèmes ?
- J'ai besoin de toi, tu peux descendre ?
- J'arrive !
Il bondit dans son jean, chaussa ses basketts sans les attacher et descendit à pas de loup à la cuisine où il ouvrit la porte de derrière à son amie.
- T'as vu l'heure ? Qu'est ce qui arrive ?
- Je sais qui a tué Alicia.
- Quoi ??? dit il éberlué et pas très réveillé. Et tu sais ça comment ?
- Je le sais, c'est tout. Demain, au lieu d'aller au lycée, il faudrait que j'aille à la pouponnière.
Ari leva un sourcil inquiet, l'engouement de Satine pour le bébé trouvé le mettait mal à l'aise et comme elle semblait ne plus en parler, ce revirement de situation l'inquiétait.
- Tu sais, elle a sûrement été adoptée la petite Cloé, elle ne doit plus y être.
- Alors c'est qu'elle aura été enlevée ! Il faut aller la chercher !
Ari pensa dur comme fer que sa camarade délirait. Son entretien avec Nathan l'avait laissée très abattue et très triste et il pensa qu'elle avait atteint un point de non retour dans ses idées
fantasques frôlant la schizophrénie.
- Satine, tu n'y penses pas ! Et que vas-tu faire d'un bébé ?
- Tu ne m'écoutes pas ! dit elle en haussant le ton, ce qu'elle ne faisait que très rarement. je te dis que je sais qui a tué Alicia et que Cloé est en danger !!!
- Mais comment tu le sais ? Enfin, c'est ridicule !
- Ok, dit elle en se levant. Je me débrouillerai sans toi. Oublie tout ce que j'ai dit et va dormir. Merci !
Ari en resta bouche bée et le temps qu'il réalise qu'il venait de voir Satine en colère pour la toute première fois, celle-ci avait disparu dans la nuit. Il n'osa pas la suivre de peur que le
bruit réveille ses parents mais se jura de la retrouver dans le bus le lendemain. Il ne réussit pas à se rendormir avant l'aube, bouleversé par le comportement de son amie.
Plume
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